Ce « globe-trotter » trentenaire revient dans le pays natal afin d’y créer une entreprise spécialisée en technologies de pointe. Il s’agit d’une « aventure humaine », comme il l’affirme lui-même, qu’il voudrait vivre et faire vivre à ses collaborateurs en apportant son expertise et son expérience. L’Europe est en crise, du coup l’Algérie est devenue une terre d’opportunités dans le domaine des technologies. Belkacem Rylles Selam revient dans cet entretien sur son parcours en jetant un regard « intrigué » sur le marché algérien

IT Mag : Qui est Belkacem Rylles Selam ?

Belkacem Rylles Selam : Pour résumer, j’ai fait mes études d’ingénieur en France, dans le génie des systèmes de production, ou génie industriel, puis un MBA (Master Business Administration) en science du management. Après, je suis parti à l’international, période durant laquelle j’ai passé beaucoup de temps en Asie, notamment en Chine, à Hong Kong, puis c’était un peu les Etats-Unis, l’Argentine. Ce qui m’a permis de voir les différents procédés industriels à travers les pays, les différentes méthodes, disons, de vie courante. Cela m’a permis également d’avoir un certain recul sur le monde. Enfin; je suis revenu, m’intéressant à l’Algérie déjà parce que j’y suis originaire. J’y suis déjà depuis plus d’une année car je voulais voir comment ça se passait. J’ai commencé par visiter beaucoup de villes, Sétif, Annaba, la Kabylie, Djelfa?  jusqu’à finalement poser mes bagages à Oran où j’ai démarré mon activité.

Quelle activité ?
Il s’agit d’une activité d’ingénierie. Ingeniway, l’entreprise que j’ai créée, est spécialisée dans l’intégration de solutions dans le domaine de l’électronique et de l’informatique mais également dans celui du software ainsi que du hardware.

Quel est l’élément déclencheur qui a conduit à votre retour en Algérie ?
Le cœur économique, je dirais même le poumon du monde s’est déplacé en Asie. Je travaillais dans mon entreprise de trading et j’avais eu l’occasion de participer à divers salons, des conférences, de même que j’intervenais beaucoup sur des projets de transfert technologique de l’Asie vers l’Afrique. C’est lors de mes déplacements justement dans cette partie du monde que j’ai rencontré beaucoup d’Algériens. J’ai beaucoup regardé en tant que spectateur puis en tant qu’acteur. C’est là où je me suis dit que l’Algérie est, selon moi, le nouveau pays de l’Oncle Samir, en quelque sorte. J’ai trouvé que le pays ne me laissait pas indifférent. C’est ce qui m’a intrigué. Puis j’ai trouvé une diversité de la population dans laquelle j’ai identifié beaucoup de pépites. Cela dit, je trouvais que les ingénieurs qui partaient à l’international sont compétents et réussissaient et je n’arrivais pas à comprendre pourquoi, sur place, dans leur pays, il y avait de grandes lacunes, il y avait beaucoup de chômage, d’autant plus dans la part des bac + 5. Cela m’a beaucoup surpris. Je voyais des gens, pas forcément diplômés, qui arrivaient à faire beaucoup de choses là-bas (Asie, NDLR) et inversement, il y a des gens ultra-diplômés mais qui n’arrivaient pas à se vendre sur le marché de l’emploi puisque au niveau local, il n’y avait pas grand-chose à offrir, à part quelques multinationales qui s’implantaient le temps d’une opération commerciale à durée déterminée. C’était en quelque sorte l’élément déclencheur.

Maintenant que vous êtes en Algérie, vous avez eu votre réponse ?
A vrai dire, j’ai eu des réponses. Et les réponses se contredisent les unes les autres. C’est un peu la Corse d’Afrique l’Algérie, dans la mesure où de l’extérieur on dit n’y allez pas, ce n’est pas bon, c’est dangereux, mais une fois à l’intérieur, c’est totalement différent, voire contradictoire. Il y a beaucoup de choses à faire et nous essayons de faire bouger les choses à notre façon. Et ce que j’ai eu comme réponses, c’est que les dispositifs actuels qui ont été mis en place pour pouvoir stimuler le tissu industriel existant ne permettent pas à ceux qui sortent des universités de pouvoir intégrer des projets ambitieux. Ils sont là à travailler dans des espèces de manufactures à flux réduit sur des besoins locaux. Du coup, quelqu’un qui a fait de l’électronique de pointe qui se retrouve derrière une chaîne de production, travaillant selon un régime réduit à faire des briques de jus de fruits, va subir une régression intellectuelle progressive. Cela signifie qu’au bout de deux à trois ans, cette personne-là va complètement oublier une partie de son parcours universitaire pour finir par être handicapée pour pouvoir ensuite rebondir sur un autre projet ambitieux. Aujourd’hui, ce qui est dangereux en Algérie, c’est que, d’une part, très peu de projets ambitieux sont proposés aux personnes, et de l’autre côté, on a des entreprises étrangères qui s’installent en Algérie et qui proposent des salaires faramineux aux ingénieurs le temps d’un CDD de six mois à un an, et au terme de ce contrat ; l’ingénieur se retrouve sur le marché de l’emploi surévalué, essayant désespérément de retrouver une opportunité équivalente qui ne se présente pas forcément.

Et Ingeniway ; qu’offre-t-elle justement aux « bac + 5 » ?
L’intérêt d’Ingeniway est de pouvoir travailler sur un ensemble de projets ambitieux, en développant des compétences diverses et à partir de ces compétences, bâtir un savoir-faire local. Notre grande ambition, c’est une usine, adossée à un centre de recherche et de développement et vraiment de pouvoir travailler sur des projets tout-en-un, de A à Z, de l’idée jusqu’à la mise en production, en validant toutes les étapes de recherche et de développement, de pré-industrialisation, de prototypage, sachant qu’un projet nécessite plusieurs phases, qui elles-mêmes requièrent plusieurs compétences.

Alors, c’est dans le « hardware » que vous voulez investir …
L’objectif final, c’est le hardware. Le software est un moyen de faire communiquer les interfaces. C’est un langage grosso modo.  Je veux dire, le software est un moyen, et le hardware une fin. Et l’un ne va pas sans l’autre.

C’est réalisable ?
Oui bien sûr. Les ingénieurs disposent d’un enseignement qu’on ne peut pas remettre en cause. En revanche, ce qu’il faut faire, c’est apporter des pièces en plus. Ce que j’ai réussi à apporter à Ingeniway, ce sont mes compétences à l’international. C’est la force première d’Ingeniway. Ce côté atypique, collaborateur. J’ai eu beaucoup de collaborations à l’international d’ailleurs, dont ma collaboration avec Adrien Lelong, qui, aujourd’hui, intervient au sein d’Ingeniway pour apporter des outils en interne pour les ingénieurs, dans tout ce qui a trait aux méthodologies, à l’expertise technique? et c’est justement ces aspects de collaboration à l’international qui permettent de développer et d’accentuer les compétences au niveau local. Avec Adrien Lelong, nous avons déjà travaillé par le passé sur des projets divers d’autant plus que nous avons fait nos études quasiment ensemble. Son expertise, Adrien l’apporte à travers des formations et des activités d’encadrement autour des projets d’Ingeniway. En fait, l’idée, c’est de développer un savoir-faire local qui va rayonner sur le plan international. Mais pour ça, on ne peut pas venir et se bloquer sur toute une stratégie locale, on est obligé d’importer et ce qu’on importe aujourd’hui, ce ne sont pas des matériaux, c’est du savoir. Et ce savoir-là, il faut qu’on le laisse sur le terrain et qu’on le stimule. Nous voulons arriver à faire d’Ingeniway une plate-forme de recherche et développement de production et d’export pour tout ce qui est technologie de pointe.

Que voulez-vous industrialiser ou produire ?
Nous voulons faire des cartes électroniques PCB. Et aujourd’hui, ce n’est pas fait ; du moins à ma connaissance. Bien sûr, il ne s’agit pas seulement de fabrication ou de production, Ingeniway a pour objectif de fournir de réelles conceptions innovantes. Et cela passe par une activité de « R & D » encore peu mise en valeur en Algérie et que nous sommes en train de bâtir. On veut ainsi rentrer dans la politique de l’Etat de réduire les importations et de stimuler la production.

D’où votre intérêt pour l’université ?
Pour nous, c’était une suite logique car nos ambitions, en tant que jeune entreprise innovante, reposent sur des objectifs à court, moyen et long termes. Dès notre démarrage, il fallait immédiatement s’associer à des partenaires académiques pour pouvoir justement faire émerger des projets ambitieux.
Ce sont par exemple des projets de recherche, étalés sur trois ans, qui passeront à l’état de développement et enfin de concrétisation.
Donc toutes ces phases là sont des phases assez longues. Alors autant les intégrer, à la base, au sein de l’entreprise. Ce n’est pas quelque chose qu’on fait lorsqu’on est débordé ou dans une société d’un certain âge qui est préoccupée par ses bilans de fin d’année.
Dans notre cas, on a de l’énergie, on a l’espace d’accueil, l’encadrement qui va avec ; Adrien participe activement dans cette étape-là. Et pour résumer notre démarche, nous avons fait du porte-à-porte. Nous avons rédigé un sujet de recherche pour notre projet, fait des recherches d’antériorité pour ce qui est des brevets et ainsi valider le côté innovant du projet et l’avons présenté pour un travail de thèse.
En premier, on s’était vus gentiment reconduits vers la porte de sortie ou alors parfois sans aucune suite alors qu’on devait être recontactés, jusqu’à ce qu’on tombe sur des interlocuteurs qui étaient en adéquation avec nos attentes.
Vous êtes engagés sur un projet à long terme. Comment faite-vous vivre votre entreprise sachant qu’elle est jeune ?
Une entreprise est comme un organisme. Il faut qu’il se nourrisse, qu’il vive et puisse évoluer. Une jeune start-up, en attendant de pouvoir se nourrir, donc financer ses grands projets, soit passe par le circuit d’une levée de fonds à travers des Business Angels ou un fonds d’investissement afin de faire rentrer un partenaire qui injecte des fonds dans l’entreprise, soit elle développe des solutions de software qui permettent de pouvoir subsister et financer ses projets en cours. Pour notre part, nous avons choisi la seconde solution et opté pour le développement de solutions software pour justement entretenir Ingeniway.

Vous êtes un habitué de l’international, et souvent, le classement IT de l’Algérie dans le monde n’est pas reluisant. Cela ne vous a-t-il pas rebuté ou fait naître des doutes ?
Je répondrai de deux façons à cette question. Il y a une chose que j’ai apprise en Chine. Lorsque j’ai étudié les sinogrammes chinois, il y en a un qui signifie crise et celui-là précisément signifie également opportunité. A partir du moment où l’Algérie est très mal classée, pour certains, cela pourrait être un signal d’alerte, de crise ou de non-intérêt, pour moi, c’est plutôt l’inverse. J’interprète cela comme une opportunité. Et l’autre réponse, au-delà de l’entreprise elle-même, ça reste pour moi une aventure humaine.

11 pensées sur “Entretien avec Belkacem Rylles Selam, fondateur et dirigeant d’Ingeniway « Là où certains voient un risque, je vois une opportunité »”

  1. J’apprécie cet entretien très sincère et surtout loin des discours langues de bois qu’on a l’habitude de nous servir sur un plateau réchauffé.. un GRAND BRAVO à Vous !

  2. “N’allez pas où le chemin peut mener, allez là où il n’y a pas de chemin et laissez une trace.”
    EMERSON Ralph Waldo Philosophe americain 19e siècle

    J’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui contournent la faclité, car ils créent. Ils créent un cercle vertueux contagieux et vecteur d’energie. Ceux là seul permettent le changement, l’evolution, le developpement humain. Leurs ambitions impactent bien au-dela de leur individualité … et ce pays à grand besoin de ce type de démarches et d’etat d’esprit pour mettre a jour et a bon profit ses potentialités.
    Je crois à votre projet !
    Felicitation et bonne continuation.

  3. sympa la citation ! difficile d’etre rationnel en Algerie tellement il y a des choses ilogiques qui se passe ! lol
    il faut surtout beaucoup de courage pour faire bouger les choses donc felicitation
    amicalement

  4. entretien passionnant et plein de verités !! il a pas froid aux yeux ce monsieur :)je suis prof dans un labo et nos etudiants veulent en majorité etre prof apres un doctorat car il ont plus de chance pour retrouver un boulot bien payé, c’est triste ! le marché de l’emploi est souvent pas à la hauteur!!

  5. J ai lu tout l article, les entretiens avec les profs et la votre.
    Vous donner envie aux algeriens de fair bouger les choses
    C est une bonne nouvelle pour tous

  6. Bonjour
    Evidemment on ne peut qu’adhérer au contenu de cet entretien.
    qui dépeint une réalité dont beaucoup d’Algériens ont conscience et qui, parfois les désespère.
    Chose rassurance, c’est que ce pays est attachant et on a pas envie de baisser les bras

    Je suis Franco/Algérien, revenu en Algérie après 50 ans d’absence. j’ai été confronté dans mon projet d’installation en Algérie à tous les obstacles auxquels notre ami a eu à faire face.
    Il faut être obtiné et persévérant pour franchir tous les obstacles
    Notre Institut Européen de Management et de Technologie ( IEMT ), né d’une fusion récente entre deux organismes Français,a un avenir prometteur.
    Si notre ami cherche des partenaires qu’il n’hésite pas à nous contacter.
    Bon courage et à bientôt peut être
    Louis CHENOUNE

  7. Très intéressent ce témoignage, ça permet d’avoir une antithèse, notamment pour les réfractaires quant à la création d’entreprises innovantes dans un pays comme l’Algérie

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